©Muriel Thies

LE MUSéE

Le Trinkhall museum ouvre ses portes, à Liège, au cœur du parc d’Avroy ! Il succède au MADmusée et reprend souffle après des années d’exil hors les murs qui depuis quarante ans abritent la collection du Créahm. Il garde en mémoire toutes ces années de création, de recherche et d’émotion partagées. C’est un musée d’art contemporain. C’est-à-dire qu’il adresse au présent les questions qui importent. Nous le voulons porte battante : un musée de plein vent, ayant pour ambition, aussi modeste soit-il, de changer le monde tel qu’il va ; qui trouve son chemin parmi les obstacles et les contradictions inhérents à tout projet muséal ; qui célèbre sans enfermer ; qui nomme sans réduire ; qui rend possible sans imposer ; qui défend, aux heures sombres de la mondialisation, le parti des singularités et la puissance expressive des mondes fragiles. Notre projet est artistique, et tout aussi bien politique.

S’inscrivant à l’avant-scène du paysage culturel liégeois, le Trinkhall développe de nombreuses collaborations avec les différents acteurs de la vie artistique, sociale et culturelle, à Liège et bien au-delà des frontières de la ville. L’ouverture du Trinkhall est l’aboutissement d’un projet qui a mis plus de dix ans à se concrétiser. Il émane du Créahm qui, depuis quarante ans, défend dans une perspective qui reste profondément novatrice et engagée l’expression artistique des personnes porteuses d’un handicap mental. Le Trinkhall bénéficie de l’accompagnement de la Fédération Wallonie-Bruxelles et du soutien de la Ville de Liège et de son échevinat de la culture. Il est, à ce titre, l’expression d’une politique urbaine qui envisage l’art comme un instrument d’émancipation inspiré par le désir et l’exigence d’un mieux-vivre.

Pascale Vincke, pastel sur papier, 32 x 25cm, 1990. Atelier : Créahm Bruxelles (BE). ©M.Thies/collection trinkhallmuseum

Une nouvelle politique muséale

Comme par le passé, le musée développe et met en valeur sa très riche collection : ce sont, venant du monde entier, près de trois mille oeuvres essentiellement réalisées par des artistes porteurs de handicap mental. Mais, dorénavant, avec un projet muséal profondément renouvelé autour de la notion d’arts situés.

La notion d’arts situés confère au musée sa nouvelle identité. Elle manifeste la singularité du Trinkhall dans le paysage des arts contemporains et commande la mise en place de son programme d’expositions, de recherche et de médiation. Elle englobe, sans s’y restreindre, les régimes d’expression liés au handicap mental et les expériences qui leur sont associées, notamment dans le cadre des ateliers de création qui se sont développés à travers le monde depuis une quarantaine d’années.

À ce titre, les liens que le musée entretient avec les ateliers du Créahm restent très étroits. Mais les domaines que la collection du Trinkhall et l’expérience historique des ateliers permettent d’envisager dépassent largement le seul registre du handicap mental. Ils touchent à la question même de la création artistique et des relations qu’elle entretient avec la société, le monde et chacun d’entre nous. Le Trinkhall est un musée d’arts contemporains dont la politique est adossée à l’expérience des ateliers.

Irène Gérard, s.t., acrylique et fusain sur papier, 109,6 x 73,3cm, 2008. Atelier : La « S » Grand Atelier, Vielsalm (BE). ). ©M.Thies/collection trinkhallmuseum

Les arts situés

La notion d’arts situés définit la politique muséale du Trinkhall. Elle repose sur un mode de perception et de compréhension des œuvres qui intègre la dimension fondamentale de leurs environnements et se refuse au réductionnisme esthétique que charrient, souvent malgré elles, les catégories communément mises en usage : une œuvre d’art est un système de relations localisées dont l’expression esthétique est le moyen et l’effet. Toute œuvre d’art, en ce sens, est située. Mais certaines, étant donné leur apparente singularité ou leur relative marginalité, font entendre plus fortement que d’autres la voix de leur situation. Ainsi en va-t-il des œuvres conservées dans la collection du Trinkhall : elles sont, en leur lieu singulier, l’instrument privilégié qui donne à voir et à comprendre les conditions mêmes de l’expérience artistique – ce que l’on peut appeler la « condition artistique », au même titre que l’on parle de la « condition humaine » …

John Breslin, s.t, pastel sur papier, 83,5 x 59,5cm, entre 1991 et 1993. Atelier: Project Ability, Glasgow, Écosse (GB). ©M.Thies/collection trinkhallmuseum

Art et handicap mental

En excluant toute forme de stigmatisation liée au handicap mental, la notion d’arts situés rend pleinement justice à la richesse, à la diversité et à l’intérêt exceptionnels de la collection que le musée abrite. En plaçant à l’avant-plan la question des dispositifs de création et de réception, la question des environnements, elle rend intelligible la puissance esthétique et la signification sociétale ou politique des œuvres. En s’adossant à la singularité des pratiques d’atelier, elle fait éclater les catégories de genre ou de style au bénéfice d’une intelligence ouverte et vivante des oeuvres.

Roland Goossens, s.t., encre et feutre sur papier, 29,8 x 81,3cm, s.d. Atelier : Créahm Bruxelles (BE). ©M.Thies/collection trinkhallmuseum

Voir et comprendre avec la collection

C’est le principe qui nous guide pour penser l’identité et les missions du Trinkhall : grâce au programme des arts situés, ne plus seulement regarder la collection avec les yeux du monde de l’art, mais regarder le monde de l’art, aussi bien, avec les yeux de la collection.

Ce principe nous invite à déployer nos activités dans trois directions complémentaires :

  • prendre soin de la collection, d’abord, la conserver, l’enrichir, l’étudier et la diffuser;
  • l’inscrire, ensuite, dans le paysage plus vaste des « arts aux frontières de l’art » ou des « arts du dehors » dont les héritages et l’insistante présence aux portes des arts contemporains constituent un phénomène de toute première importance ;
  • la mettre en usage, enfin, au bénéfice d’une exploration et d’une compréhension renouvelées des conditions générales de l’expression artistique.

Sylvain Cosijns, s.t., crayon et pastel sur papier, 61 x 44cm, 2001. Atelier : De Bolster, Zwalm (BE). ©M.Thies/collection trinkhallmuseum

Art et société

Le programme des arts situés, tel qu’il est mis en œuvre au Trinkhall, repose sur une simple lecture des éléments qui définissent notre collection : « des œuvres d’art réalisées par des artistes handicapés mentaux en contexte d’atelier ». :

  • Il s’agit bien d’œuvres d’art, la démonstration n’est plus à faire, et la mission du musée relève pleinement du domaine des arts. Mais la situation particulière des œuvres de la collection, aux portes ou aux frontières du monde des arts, met en trouble les évidences, les convictions, les partages convenus, et ravive ainsi les questions, les plus simples et les plus fondamentales, concernant la nature, les moyens et les fonctions de l’art. De la marge relative où elle se tient, la collection du Trinkhall est un observatoire idéal du monde de l’art.
  • Dans leur grande majorité, les artistes représentés dans la collection sont handicapés mentaux. Mais la richesse et l’extraordinaire diversité de leurs œuvres ne permettent de reconnaître a priori aucune caractéristique générale, de genre ou de style, qui serait associée au handicap mental. Ni le handicap ni la maladie mentale ne génèrent des formes expressives spécifiques. Au regard de la collection, la seule caractéristique vraiment pertinente est une caractéristique, ici encore, de situation : celle de la vulnérabilité individuelle ou sociale des auteurs. Elle permet d’identifier et de comprendre, pour une part importante, les ressources expressives mises en œuvre dans les productions des artistes porteurs d’un handicap mental. Elle renvoie, en outre, au principe beaucoup plus général de la fragilité et, pour le dire d’un trait, à une poétique de l’écart qui soutient toute forme d’expression artistique.
  • Le principe de fragilité se trouve au cœur du dispositif de l’atelier, sans que soit mise en question, cependant, la puissance expressive des œuvres qui en émanent. L’atelier, en effet, en créant un environnement singulier, ouvre des voies individuelles d’expression par la grâce, notamment, du compagnonnage complexe qui réunit les artistes handicapés et leurs animateurs, eux-mêmes artistes de profession et de vocation. Plus généralement, le dispositif d’atelier, quelle qu’en soit la structure, organise un collectif. Il rend visible, en son lieu propre, une dimension générale de l’expression artistique généralement masquée par le stéréotype culturel de la toute-puissance de l’individu créateur. En outre, en construisant un monde d’expressions au départ des situations fragiles, il porte en bannière les fondements et les raisons d’une société authentiquement démocratique.

Andrea Wellens, s.t. pastel sur papier, 98,5 x 68,5cm, entre 1988 et 1992. Atelier : Zonnelied, Roosdael (BE). ©M.Thies/collection trinkhallmuseum

Recherche et médiation

Le projet du Trinkhall, déployé autour de la notion d’arts situés, est indissociablement artistique, scientifique, social et politique. Il s’autorise des singularités de la collection et de l’expérience des ateliers pour penser l’expression artistique dans les relations qu’elle entretient avec la société, la culture et l’histoire, par-delà les seules normes et valeurs du monde de l’art, par-delà les stéréotypes d’une culture que l’on dit mondialisée. En son lieu propre, lui-même « situé », engagé auprès des artistes handicapés mentaux, soucieux des dispositifs qui rendent possible l’expression des mondes fragiles et marginaux, soucieux d’ouvrir les frontières, de reconnaître et d’éprouver leur porosité, soucieux de la liberté de l’art, le Trinkhall, musée des arts situés, est un laboratoire critique et un outil d’émancipation. Il entend rencontrer sur ce terrain les publics qui le rejoignent par le biais d’une politique de médiation ouverte et participative. Le Trinkhall est un lieu de vie et d’expérience, où l’attention est constamment portée à la rencontre des œuvres, des émotions, des idées, des publics. C’est aussi un lieu de débats et de recherche. En décembre 2019, un colloque international a réuni à la Cité miroir historiens, philosophes, anthropologues, psychologues, acteurs du monde de l’art et animateurs d’ateliers donnant ainsi l’impulsion à une réflexion libre, exigeante et engagée accompagnant, au plus proche, les activités du musée. L’ouverture du musée est également célébrée par la publication de plusieurs ouvrages, durables manifestes en faveur des arts situés, du musée qu’ils invitent à concevoir et à rêver.

Enfin, le centre de documentation du Trinkhall, riche de plus de deux mille publications et largement ouvert aux chercheurs, aux étudiants, aux élèves ou aux amateurs, accompagne les projets de recherche et les activités de médiation du musée.

Contact : centredoc@trinkhall.museum